La grande aventure

Il y a les nouveaux pères, les papas poules, les pères absents, les papas modèles... Autant de qualificatifs pour ces aventuriers de la paternité. Il est vrai que leur rôle a considérablement changé. Ils ne se limitent plus aujourd'hui à incarner la loi et l'autorité, à poser des limites et à les faire respecter. Les pères sont donc aussi des papas, câlins et joueurs, mais toujours doués d'une grosse voix. Et comme les femmes, ils s'efforcent désormais de conjuguer vie familiale, professionnelle et amoureuse. Une position parfois nouvelle pour certains, qu'ils doivent investir, avec la bénédiction des mamans.

Analyse : “ C’est au père de poser les limites, à la mère de les rappeler” .Un enfant sans limites n’est ni libre ni heureux”, nous dit la psychanalyse. Mais pour que l’autorité fonctionne, une répartition des rôles entre les deux parents est indispensable.

C'est vrai qu’il exagère, mais je n’y arrive pas ! Avec lui, il faudrait crier toute la journée et, de toute façon, ça ne sert à rien. Il ne fait que ce qu’il veut !"
Cet aveu d’impuissance d’un père ou d’une mère devant le bambin de 4 ans qui empêche toute conversation entre les invités et ravage méthodiquement le plateau de l’apéritif, chacun d’entre nous l’a entendu un jour ou l’autre. Et sait également comment, le plus souvent, l’aventure se termine : par la chute, les pleurs et parfois les bosses de l’enfant qui, au comble de l’excitation, a fini par monter sur la table et tomber.

Cette scène de la vie ordinaire est plus instructive qu’il n’y paraît car elle dit, mieux que de longs discours, le désarroi de certains parents devant l’autorité. L’exercice n’est facile pour personne et la difficulté tient d’abord à l’histoire personnelle de chacun. Mettre des limites à ses enfants implique en effet de se sentir le droit de le faire, de se penser " légitime " dans sa place de parent. Pour cela, il faut avoir eu soi-même des parents qui vous aient " passé le relais " et donné confiance en vos " capacités parentales ". Comment, en effet, être sûr de soi si, à chaque incident, on est remis en cause par " papa-maman " ou par " beau papa-belle maman " qui, sous couvert d’apporter de l’aide, ne ratent jamais une occasion d’insinuer que " peut-être, en s’y prenant autrement… ".

Pour se sentir à l’aise, il faut aussi ne pas avoir eu soi-même, dans sa propre enfance, trop de problèmes avec l’autorité. Issu d’une éducation laxiste, on aura souvent du mal à donner à ses enfants les repères que l’on n’a pas reçus. Et si l’on a souffert de la tyrannie des adultes, on aura peur de leur faire subir ce que l’on a soi-même subi. Cette peur – souvent inconsciente chez les parents – est d’ailleurs à l’origine de nombreux problèmes, car les enfants mettent toujours en pratique le dicton selon lequel " qui ne dit mot consent ". Si l’adulte n’intervient pas pour interdire leurs transgressions, ils pensent en général qu’il les approuve, voire qu’il les désire et, dès lors, ils les multiplient. Et le problème est le même si l’adulte intervient sans y croire ou s’il le fait en se sentant inconsciemment coupable. La pratique prouve en effet que l’enfant " répond " au message inconscient de l’adulte bien plus qu’à ce qui lui est dit " consciemment ". Bien des malentendus de cette sorte se dénouent dans le cabinet du psychanalyste : " Ton père n’arrive pas à t’empêcher de faire ceci ou cela. C’est vrai, mais ce n’est pas parce qu’il est content que tu le fasses. C’est parce que lui, quand il était petit, on a été trop sévère avec lui. Alors il a peur, en étant sévère que, toi aussi, tu sois malheureux. "

Ces entraves personnelles à l’exercice de l’autorité ne sont pas seules en cause. Pour mettre sans trop d’angoisses des limites à ses enfants, il faut aussi savoir à quoi elles servent. Or notre époque méconnaît gravement l’importance des limites dans l’éducation. De ce fait, les parents ont souvent l’impression qu’ils les mettent pour eux, pour " avoir la paix " ou pour adapter leur enfant à la société. Ils ont donc mauvaise conscience, peur de lui faire violence, d’aliéner sa liberté, de casser sa personnalité. Peur d’abuser de leur pouvoir.

A quoi servent les interdits ?
Il faut donc le poser d’emblée : les limites sont indispensables à la construction d’un enfant. Et dénouer un malentendu : un enfant sans limites n’est pas un enfant " libre ", car il est l’otage de ses pulsions, et ce n’est pas un enfant " heureux " car il vit dans l’angoisse. Livré à lui-même, en effet, l’enfant n’a pas d’autre guide que sa satisfaction immédiate. Il veut quelque chose ? Il le prend. Il n’est pas content ? Il frappe ou il casse. Cette situation peut être pour lui agréable à court terme, mais elle est toujours très coûteuse à long terme. L’enfant à qui l’adulte ne met pas de limites n’apprend en effet jamais à s’en mettre à lui-même. Il est comme emporté par ses envies. Incapable de se contrôler, il vit dans l’angoisse et une culpabilité d’autant plus forte que, à cet âge, penser et faire sont très proches : si je souhaite la mort de mon petit frère, qui me dit que je ne vais pas le tuer puisqu’on ne m’interdit jamais rien ?

De plus, en ne balisant pas le monde d’interdits, l’adulte en fait pour l’enfant une jungle où tout peut arriver. Si je suis le plus fort, je dévore l’ennemi. Mais si je suis plus faible que lui, qui va me protéger puisqu’il n’y a pas de loi ? On comprend dès lors pourquoi les enfants sans limites souffrent si souvent des cauchemars, de la peur du noir, de la nuit, des voleurs, etc. Si papa n’est pas assez fort pour me faire obéir, comment pourrait-il me protéger des brigands ? Un adulte laxiste n’est pas pour un enfant un adulte rassurant. Les enfants, d’ailleurs, savent intuitivement cette importance des limites car ils les réclament. Pousser les adultes à bout est en général, pour eux, une façon de demander des limites. Quand ils ne les obtiennent pas, ils sont contraints de mettre eux-mêmes un terme à leur " escalade " et le font en général avec leur corps : ils tombent ou se blessent, comme dans l’exemple cité au début. Le corps fait limite faute de mieux mais – outre qu’elle est dangereuse –, cette limite est une fausse limite car elle n’apprend rien. Elle n’inscrit rien dans la tête de l’enfant.

Qu’a-t-on le droit d’exiger ?
A cette question, on peut répondre simplement en disant que les parents ont non seulement le droit, mais le devoir d’enseigner à leur enfant les limites qui vont lui permettre de " s’humaniser ", d’accéder aux règles de la vie humaine. Au XIIe siècle, " interdire " se disait " entredire ". L’interdit, c’est ce qui se dit " entre " les êtres, ce qui permet la communication humaine, la vie avec les autres. Les limites indispensables à l’enfant sont donc celles qui vont lui permettre :

- De savoir qui il est. Il n’est pas un animal mais un humain. Il n’est donc pas question de le laisser régler ses problèmes à coups de griffes ou de dents : chez les humains, on parle, même dans les cours d’écoles maternelles !

- De savoir quelle place il a. Par rapport aux générations : il est l’enfant de ses parents, il n’est pas un adulte. Il n’a pas à régenter la vie de la famille, à être le confident de ses parents ou à leur parler comme à des copains. Par rapport à l’interdit de l’inceste : il faut que l’enfant comprenne qu’il ne pourra épouser ni " papa " ni " maman ", et surtout que papa et maman ne sont pas " tout à lui " car ils sont aussi un couple, qu’ils étaient un couple avant d’être ses parents, et que c’est même cela qui a permis qu’il naisse. Cela implique donc de lui imposer le respect de la vie de chaque parent et de celle du couple, le respect de moments et de lieux : on ne fait pas irruption dans la chambre parentale, on ne mobilise pas, sous des prétextes fallacieux, l’un ou l’autre de ses parents la nuit, etc.

- De comprendre les règles du monde dans lequel il vit. On ne peut pas faire n’importe quoi, on n’a pas tous les droits, on ne peut pas tout avoir (inutile donc de se rouler par terre au supermarché pour qu’on vous achète le magasin entier…). Et quand on veut parvenir à quelque chose, il y a toujours un prix à payer : on ne devient pas un grand sportif sans s’entraîner, on ne réussit pas à l’école sans travailler.

Enfin, il est fondamental que l’enfant comprenne que ces règles n’ont pas été inventées par les adultes pour " embêter " les enfants , qu’elles ne leur sont pas réservées, que les adultes y sont eux aussi soumis. Parce que le monde fonctionne ainsi. Mettre ce type de limites à un enfant ne lui fait pas plaisir et il arrive même qu’il souffre car il se voit privé d’un plaisir immédiat. Mais on ne se construit pas sans cette souffrance-là.

Qui doit faire preuve d’autorité ?
Cette question préoccupe également beaucoup de parents. C’est au père de poser les limites, et à la mère de les rappeler quand il n’est pas là en faisant référence à lui. En fait, pour que l’autorité fonctionne, il faut que la mère intervienne " au nom du père ". Il ne s’agit pas, bien sûr, qu’elle demande l’avis du père pour l’achat de la moindre chaussette, mais il s’agit qu’elle fasse comprendre à l’enfant que rien dans son éducation ne se décide sans lui. Pourquoi ? Parce que mettre des limites à un enfant dans une famille a pour but de lui permettre de comprendre ce qu’est la loi dans la communauté des hommes, la loi dans la société. Or la loi a deux caractéristiques :

- Elle est ce qui intervient " en tiers " entre les individus : mon voisin et moi ne réglons pas nos problèmes à coups de fusil parce que nous pouvons faire appel à la loi qui est entre nous… comme le père et sa parole le sont entre la mère et l’enfant.

- Elle est ce que l’on respecte, même en l’absence de tout "gardien de l’ordre" : nous nous arrêtons aux feux rouges même si aucun policier n’est visible à l’horizon.

Quand, dans une famille, une mère dit à son enfant : " Ton père n’est pas là, mais je t’interdis de faire cela parce qu’il t’a dit de ne pas le faire ", elle lui permet de comprendre ce qu’est la loi. En se référant à la parole du père, elle montre en effet à l’enfant que, alors qu’il la croit toute-puissante, elle accepte un interdit qui ne vient pas d’elle, qu’elle ne " fait pas la loi ".

Donc, si de son côté, le père explique clairement à l’enfant que les interdits qu’il pose ne sont pas nés de son bon plaisir, qu’il les respecte lui aussi, l’enfant comprend que la loi n’appartient à personne et que chacun y est soumis. En lui rappelant les paroles de son père, la mère montre également à l’enfant qu’elle a un recours par rapport à lui : " Si tu ne fais pas ce qu’a dit ton père, tu te débrouilleras avec lui ! " Elle évite ainsi de s’enliser avec lui dans ces conflits sans fin d’où les mères sortent toujours perdantes et les enfants – pour leur malheur – toujours vainqueurs. Et le problème n’est pas différent si la mère vit seule avec son enfant. Même en l’absence du père, la mère peut se référer à sa parole, à ce qu’il aurait dit, ou à ce que dirait n’importe quel père.

Comment savoir si l’on est juste ou injuste ?
Ce tourment de bien des parents donne raison à Freud qui mettait la tâche d’éduquer – avec celle de " gouverner " et de " psychanalyser " – au rang des " impossibles ".
Y a-t-il des " recettes " pour savoir si l’on ne se trompe pas ? Evidemment non. Mais il y a certainement un repère. On n’est jamais injuste quand on met à ses enfants une limite que n’importe quel parent mettrait dans les mêmes circonstances. A l’inverse, on risque de l’être quand la limite posée n’a pas d’autre justification que ses lubies personnelles, sa névrose ou l’éducation que l’on a soi-même reçue. Demander à ses enfants de manger des légumes n’a rien d’anormal. Les cantonner à la purée de céleri sous prétexte qu’on a la passion de cet aliment est sans doute beaucoup plus contestable…

VIOLENCE :
Les principes de la “pédagogie noire”

En 1980, Alice Miller, psychanalyste suisse de langue allemande, publie “C’est pour ton bien”(1) et dénonce la violence dans l’éducation. Violence masquée par la mise en avant du " bien de l’enfant ". Elle fait ainsi le portrait d’une pédagogie qu’elle nomme " noire " – à l’instar des années du même nom – et en décrit les grands principes.

- Les adultes sont les maîtres de l’enfant. Ils sont seuls aptes à trancher du bien et du mal.

- Il faut ôter à l’enfant au plus tôt sa volonté et éradiquer tout ce qui vient de lui: faim, soif, velléités de critiques, pensées, colères, demandes.

- Il faut, de plus, faire en sorte qu’il ne s’aperçoive de rien. Il doit croire qu’il a agi de lui-même.

- Il doit également comprendre que, sans cette soumission, il perdra l’estime de l’adulte.

- Il faut, enfin, le culpabiliser. Faire en sorte qu’il se sente coupable des colères de l’adulte et ait envie de le protéger.

Ces principes qui font froid dans le dos, Alice Miller ne les a pas inventés. Elle les a tirés des textes de pédagogues célèbres, parmi lesquels le père du " président Schreber " dont Freud étudia la paranoïa. Elle montre aussi qu’ils furent à l’œuvre dans l’éducation de criminels célèbres, dont Adolf Hitler. Comment ne pas ajouter, avec elle, qu’on en entend l’écho dans bien des éducations données par des adultes qui " font la loi " au gré de leur bon plaisir, sans tenir compte du désir de l’enfant et de sa personne ?

1 - Disponible chez Aubier-Montaigne, 1984.

RECOMPOSER :
“T’as pas le droit, t’es pas mon père !”
Dans les familles " recomposées ", l’enfant ou l’adolescent peut contester à son beau-père le droit de lui mettre des limites, et souvent dans un contexte où la mère est elle-même mal à l’aise avec l’autorité de son compagnon, parce qu’elle craint qu’il ne veuille supplanter le père ou se sent inconsciemment coupable d’avoir divorcé.

Un " père de naissance ", on n’en a qu’un, mais un enfant a besoin, au quotidien, d’une présence paternelle. Le compagnon de la mère est le seul à pouvoir jouer ce rôle car, occupant le lit de cette dernière, il est de fait entre l’enfant et elle. C’est lui qui garantit l’interdit de l’inceste. L’idéal serait que les choses soient mises en place par le " père de naissance " : " En mon absence, c’est X qui s’occupera de toi. " Malheureusement, c’est rarement possible.

C’est donc à la mère de parler à l’enfant. Il faut qu’elle lui signifie qu’elle est d’accord pour que son compagnon agisse en père. Il faut surtout que l’enfant comprenne que les adultes se mettront d’accord pour tout ce qui concerne son éducation et ne le laisseront pas se jouer de leurs discussions.

extraits de "paroles d'expert"
de Claude Halmos

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